Histoire de l’ ADAV 20 ans de promotion du vélo dans le Nord-Pas-de-Calais

Article paru dans la revue Silence de juillet 2005.

L’ADAV : vingt ans de promotion du vélo en Nord-Pas-de-Calais

Comment promouvoir la bicyclette comme mode de déplacement au quotidien dans une région où le vélo est associé au Paris-Roubaix, où les techniciens de la Communauté Urbaine de Lille, forts des statistiques prévoyaient la fin de ce mode de transport et où la voiture est toujours un symbole d’ascension sociale ? La création d’une « Association pour le Droit Au Vélo » (ADAV) au début des années quatre-vingt constitua un premier pas ; la possibilité de se faire héberger dans la « Maison de la nature et de l’Environnement » de Lille (M.N.E) une chance supplémentaire de survie, mais encore fallait-il parvenir à des résultats concrets.

D’abord exister

La première étape fut de recruter un maximum d’adhérents en faisant signer un « appel pour le droit au vélo en ville ». Ce texte mettait l’accent sur la modernité du vélo pour les déplacements courts... parallèlement à celle du T.G.V pour les longs trajets. Il a permis à de nombreux métropolitains de se rassembler autour de cette évidence à quelques mois de l’ouverture de la gare T.G.V de Lille. Par la suite, l’organisation de notre T.G.V (Très Grande Vélofête) a rassemblé deux cents cyclistes qui sont allés présenter cette pétition à l’adjoint au maire de Lille, bien obligé de répondre à cette manifestation de masse agrémentée par une tombola, l’élection de Miss Petite Reine et de Mister biclou...

L’élection de Marie-Christine Blandin à la tête de la Région Nord Pas-de-Calais, nous a aidés en 1992 à obtenir très vite une excellente avancée : l’autorisation d’emmener son vélo dans les trains régionaux. Parallèlement, l’édition de l’Heurovélo « le journal dérailleur », nous permettait de fédérer nos adhérents, de rayonner et de brocarder les institutions trop passives.

La concertation a permis à la même époque la prise en compte du vélo à l’occasion de la réalisation de la rocade Nord-Ouest, la réfection complète de la piste cyclable reliant Lille à Roubaix et Tourcoing. Mais il s’agissait en fait d’épiphénomènes ; la plupart du temps nos demandes étaient poliment ignorées.

Ensuite s’opposer

Las des courriers sans réponse, des manifestations vaines, nous avons mis en place les « manifest’actions : des manifestations ponctuelles sur des objectifs très précis et emblématiques, taillées sur mesure pour les médias, ne nécessitant qu’un petit nombre de cyclistes pour fonctionner -donc faciles à organiser et à réussir- . Au nombre de ces manifest’actions, on peut citer
• l’inauguration solennelle et fictive d’un contresens cyclable (nous avions créé le faux contresens par un stationnement approprié de quelques voitures pour une fois amies et par un faux panneau « sens interdit sauf vélos »)
• la création de bandes cyclables sauvages (par le dessin de pictogrammes vélos ou un marquage à la chaux grâce à un réservoir sur roulettes créé par l’ADAV)
• une manifestation néo-spatiale : Julien Dubois avait fabriqué des gabarits-vélos pour faire prendre conscience de la place gagnée dans la circulation lorsque l’on se déplace à vélo
• une manifestation pour l’autorisation d’emmener son vélo dans le métro aux heures creuses (pour contrer l’interdiction de Transpole et permettre des prises de vue intéressantes, nous avions réalisé des vélos en carton pour montrer qu’un vélo ne gênait pas dans le métro !)
• Lors des chantiers cyclomobiles, nous nous déguisions en ouvriers, arrivions avec nos pelles, nos balais, notre ciment dans nos remorques à vélo pour traiter nous-même un point noir (entretien des pistes cyclables, suppression des bordures en entrée de piste cyclable...).

Ces actions nous ont permis de passer de bons moments de convivialité, de malmener les institutions ou les services négligents et obtus et ainsi d’être redoutés et d’obtenir de nombreuses avancées (le transport des vélos est autorisé dans le tramway, les contresens cyclables sont désormais la norme à Lille...).

Quand cette forme de contestation s’avérait infructueuse, il nous est arrivé de compter sur le combat juridique : nous avons attaqué la DDE du Nord parce que dans la mise à deux fois deux voies de la RN 41 près de Lille, les piétons et les cyclistes désireux de traverser l’axe ne pouvaient plus le faire qu’au prix de grands détours. Nous avons perdu... parce que nous n’avions pas prouvé que l’on pouvait encore utiliser ses jambes pour marcher ou pédaler !! Ceci en dit long sur ce qu’est devenue notre société : au vu du jugement du Tribunal administratif de Lille, la prothèse automobile est désormais inhérente à l’homme. Les jambes ne sont plus qu’accessoires dont nous aurions dû prouver l’utilisation effective autrement que pour freiner, accélérer ou rejoindre sa voiture !!

Nous avons aussi attaqué la Communauté Urbaine de Lille car en 1998, elle n’avait pas tenu compte de la loi sur l’air qui oblige à prévoir des aménagements cyclables lors de la création ou des rénovations de voirie. Après cinq années de procédure, nous avons eu gain de cause auprès du Tribunal Administratif d’Appel de Douai. Cette décision qui contribue à faire jurisprudence peut d’ailleurs aider d’autres associations.

L’élaboration annuelle d’un palmarès des institutions qui agissent ou non en faveur du vélo, l’attribution du prix de la vieille roue voilée trouvaient aussi facilement écho auprès des médias.... Mais suscitaient des inimitiés qui ont parfois laissé des traces durables...

Se concerter

Depuis quelques années, l’ADAV a changé d’orientation. Il devenait difficile de négocier avec des institutions que l’on ne ménageait ni dans les médias ni dans notre petit journal -qui était allégrement photocopié dans les services de la Communauté Urbaine de Lille-. En outre, nous étions confrontés à des dossiers trop nombreux pour pouvoir être suivis par une poignée de bénévoles actifs. La solution de la convention nous permettait de pérenniser les postes des deux emplois-jeunes que l’association avait embauchés (Julien Dubois et Michel Anceau) et de nous appuyer sur ces ressources pour assurer un meilleur suivi des dossiers. Le montant de la convention signé avec la Communauté Urbaine de Lille est de 100 000 Euros répartis sur trois ans.

Le risque est évidemment que cette somme soit le prix de notre silence. Un élu mal inspiré avait d’ailleurs déclaré à l’époque : « Avec la subvention que l’on vient de leur signer, il n’ont qu’à s’acheter chacun un vélo et nous f.... la paix ! » Aujourd’hui, si nous gardons le droit de manifester, nous avons perdu de fait celui de nous opposer juridiquement aux instances partenaires. En contrepartie, nous avons obtenu d’être consultés en amont sur tous les dossiers, ce qui évite les modifications après-coup, coûteuses et mal adaptées. Nous enregistrons aussi , classons et étudions les doléances de nos adhérents sous forme de cyclofiches. Après quelques mois de mise en application de cette convention, on peut constater que ce protocole fonctionne bien : nous avons acquis une légitimité auprès des services qui nous consultent vraiment, téléphonent aux permanents pour leur demander conseil et réalisent ainsi des aménagements bien conçus. Il faudra attendre quelques années avant de pouvoir évaluer vraiment la pertinence de ce tournant dans la politique de l’ADAV.

Créer

En l’espace d’une vingtaine d’années, le vélo a donc acquis une vraie légitimité dans la région (même si dans les faits, le conflit piste cyclable-stationnement en phase de réalisation tourne souvent à l’avantage des automobilistes). De sa propre initiative ou sur les pas de la Fédération des Usagers de la BIcyclette, des associations belges du Gracq et de Provélo, de l’Association Française des Véloroutes et Voies Vertes, l’ADAV a exploré des voies nouvelles : création d’une vélo école, réalisation d’une exposition sur la circulation à vélo en ville, édition d’un guide touristique franco-belge au départ des gares de l’eurorégion, réalisation d’un guide : « l’enfant et le vélo », aide technique à l’achat d’une flotte de vélos pour un lycée du secteur, aide à la mise en place de plans de déplacements des Entreprises ou des scolaires, découverte du patrimoine industriel à vélo, cyclenades, broc’à vélo en collaboration avec l’association des familles, acquisition de vélos pousseurs prêtés pour des promenades de personnes en fauteuil roulant, réalisations d’études, édition d’une plaquette sur les contresens cyclables....

Des associations semblables à l’ADAV se sont en outre créées dans la région : ADAV Calais, Droit d’Vélo à Douai notamment... Mais pendant toutes ces années, nous n’avons jamais oublié nos adhérents de base...

Aider

De fait, pour bénéficier d’une vraie légitimité, il nous fallait être nombreux. Dès la fin des années 80 nous étions plus de 150. Aujourd’hui, nous sommes entre cinq ou six cents adhérents. Pour cela, plusieurs méthodes furent mises en œuvre. D’abord la publication trimestrielle de notre journal que l’on voulait attrayant, humoristique, polémique, bourré de conseils pratiques et d’informations insolites. Nos adhérents, en se réabonnant nous restaient fidèles. Ce journal, valorisait les témoignages d’adeptes inattendus de la petite reine qui faisaient ainsi des émules. Je me souviens que le directeur de l’école de musique de mes enfants s’est mis à se rendre à son travail à vélo après avoir lu le témoignage du tuba solo de l’orchestre de Lille (Hervé Brisse) qui racontait le plaisir qu’il avait à enfourcher sa monture après une bonne répétition.

Nous avons toujours eu le souci d’aider nos adhérents : conseils juridiques gratuits à partir de la deuxième année d’adhésion proposés par Maître Triplet, ancien bâtonnier du Nord (qui s’était fait installer un emplacement vélo au Palais de Justice de Lille !) ; réduction chez certains vélocistes, aide à la réparation des vélos proposé par un adhérent passionné de technique (Jean Dewavrin). Celui-ci se rend aussi fréquemment en Hollande où il achète d’excellents vélos de ville d’occasion pour nos adhérents. Bricoleur de génie, il a en outre mis au point un écarteur de danger qui se commande au guidon (on peut le déployer pour ne pas être frôlé et le rabattre pour doubler une file de véhicules par la droite !!). Jean le fournit et l’installe pour une quinzaine d’Euros !! En lien avec Véloboutique, nous conseillons et prenons commande d’articles, de remorques adaptés à l’usage de la bicyclette au quotidien. Nous proposons des visites guidées, des balades à vélo, collaborons parfois avec l’association belge Provélo qui organise chaque année durant la deuxième quinzaine de juillet une « Dynamobile » - vélochée de 150 participants à partir de Bruxelles avec hébergement en salles de sport et cuisine végétarienne !! Nous avons égalemnt mis en place un réseau de correspondants locaux et les aidons quant au type d’aménagement à réclamer auprès des municipalités.

Quels conseils peut-on donner à des associations qui voudraient se créer ?

D’abord, la situation est beaucoup plus favorable au vélo qu’elle ne l’était il y a vingt ans : la loi sur l’air, l’obligation de promouvoir des Plans de Déplacements Urbains destinés à favoriser les modes de déplacement non polluants donnent une vraie légitimité à nos revendications. Il ne faut donc pas hésiter à enfoncer le (bi)clou et à menacer éventuellement de procéder à des recours juridiques (Il faut suivre les publications légales : on ne dispose alors que de deux mois pour contester auprès du Tribunal administratif une décision d’aménagement... moyennant un timbre fiscal d’une quinzaine d’Euros et une argumentation solide fondée sur des articles de loi et des preuves). Adhérer à la Fubicy permet de bénéficier d’un soutien précieux.

Il est intéressant de s’appuyer sur les médias. Pour cela, il faut respecter quelques principes : pas de manifestation « fourre-tout », mais une action unique, concrète, emblématique, se prêtant à des prises de vue originales. Il est utile de mâcher le travail des journalistes en leur fournissant un dossier de presse. Il faut aussi être très respectueux des horaires transmis, savoir que le week-end n’est a priori pas favorable (sauf le samedi matin), qu’en mai et juin, les médias croulent sous les sollicitations de tous ordres mais qu’en juillet ils manquent de sujets et que l’on peut bénéficier de reportages assez longs à la télé. Il faut savoir aussi que la médiatisation est à double tranchant : elle peut se retourner contre nous (un militant dissident joua de la presse locale pour nous présenter comme « vendus aux politiques » !). Mais globalement, on a plus à gagner qu’à perdre en fonctionnant avec elle.

L’autre écueil est celui de la confusion entre combat associatif et combat politique : l’ADAV a constitué un vivier de militants verts, socialistes ou même de droite. Nous avons mis au point une charte pour éviter la confusion des genres : personne n’a le droit de se réclamer de l’ADAV lorsqu’il brique un mandat politique. Il peut toutefois se dire « faisant partie d’une association de promotion de la bicyclette ». Il n’est pas non plus facile de trouver contre soi d’anciens compagnons de lutte devenus responsables politiques et à ce titre, parfois obligés de composer !

On peut essayer de parvenir très vite à signer une convention avec les institutions, mais la priorité est d’exister. En outre, la préoccupation financière est parfois mauvaise conseillère...

Surtout, il faut s’amuser dans toutes les actions que l’on accomplit et montrer bien évidemment l’exemple en se rendant notamment à toutes les réunions à vélo ou en transport en commun, surtout en hiver ou quand il pleut ! Un jour de mauvais temps, lorsqu’on en vient inévitablement à vous demander avec un sourire narquois : « Au fait, vous êtes venu comment ? » Répondre tranquillement : « A vélo ; si je ne suis pas mouillé, c’est grâce à ma cape » fait toujours son petit effet !

Jean-Pierre Verhille (ancien Président de l’ADAV)